I. De Vienne à Chuignes

Novembre 1914

Dimanche 8 novembre 1914

Ce soir j’ai dit adieu à ma famille. Le moment décisif arrive : dans deux jours, je suis mobilisable et ce sera le départ pour le front.

Depuis le 14 Septembre je me trouve à Vienne ; je n’y ai pas connu l’ennui un seul instant, les heures ont fui, jour par jour comme l’éclair.

Caserne 99RI Vienne
Caserne du 99° RI à Vienne (SHAT)

 

 

Je me suis fait d’excellents amis : Henri Serve, Paul Besse, sans parler de mes vieux "copains" de Lyon qui m’ont rejoint ici.

Ces deux mois ont été charmants. Le soir, l’on se réunissait, à six heures, pour le Chapelet, dans la Cathédrale Saint-Maurice : ces courts instants consacrés à la prière ont été pour moi un réconfort dans l’asservissement brutal de la caserne.

D’événements importants, point. A l’intérieur, exercice semaine et dimanche. Plusieurs fois, j’ai eu la visite de maman1, accompagnée d’Yvonne, Anne-Marie, Julienne 2, Marie-Rose, Elisabeth et Georges 3.

Il y a quinze jours, je suis allé à Lyon pour quarante-huit heures. J’ai dit adieu à mes amis, fait le premier pas vers le départ… Au moment de quitter cette maison qui abrita mes vingt ans 4, j’ai ressenti quelque émotion : la reverrai-je ?… Mais à quoi bon s’arrêter à ces souvenirs ? C’est fini… Il faut être fort : je le serai.

Je saurai accomplir mon devoir avec courage, comme papa aurait voulu que je le remplisse. Il nous a dit, sur son lit de mort : "Ne transigez jamais avec le devoir !"

N’ai-je pas communié ce matin, d’ailleurs ? Dieu a permis que j’obtienne une permission du réveil ; il m’a donc été possible de m’approcher de la Table Sainte, d’y puiser de la force pour l’épreuve que je m’apprête à traverser.

Lundi 9 novembre 1914

J’ai commencé ma journée avec un courage et un entrain tout nouveaux… Dans deux jours ce sera peut-être le départ.

Mercredi 11 novembre 1914

J’ai failli partir aujourd’hui. J’étais prêt. Mais j’ai reçu un contrordre. Je transcris ci-dessous le nom de mes camarades élèves caporaux :

Raymond Billard, Planchon, Lamberton, Serrou, Saliou, Roux, Chollat, Rouyre, Senaux, Serveille, Chautemps, Jamet, Soulier, Serve, Besse, Jeune, Leroux, Beysseyre, Roseron, Laplace, Saunal, Souveiran.

A la date du 6 novembre, ont été nommés caporaux Billard, Chautemps, Planchon, Chollat, Jamet, Rouyre.

Sont partis aujourd’hui : Lamberton, Serrou, Roux, Senaux, Serveille, Soulier, Beysseyre, Saunal.

Pauvres amis ! Les reverra-t-on ? Nous avons fêté leur départ et trinqué à leur santé. L’enthousiasme atteignait au délire. La Marseillaise, le Chant du Départ, Coralie, Bamboulo ont été chantés à tue-tête.

A noter, au moment du départ, la conduite des gradés qui nous ont presque "bourrés" et nous ont empêchés d’accompagner les camarades à la gare.

Ce soir la chambrée est triste plusieurs manquent.

Je conserve, en souvenir, une fleur blanche, d’un bouquet que les élèves caporaux se sont partagés.

Vendredi 13 novembre 1914

Cette fois, j’ai reçu l’avis de mon départ. Ce sera pour dimanche soir ou lundi. J’ai fait un bon dîner au Café Brunier avec Besse, Sogno, Moulin. Je suis gai, plein de courage.

Samedi 14 novembre 1914

On a passé la soirée à nous équiper sans hâte.

J’ai reçu une lettre de maman, m’annonçant sa visite pour demain. J’ai fait acte de volonté et ai télégraphié : "Pars ce soir. Baisers : lettre suit."

Mon Dieu, je vous offre ce sacrifice pour la France, ma famille, et moi-même. Adoucissez la douleur de ma pauvre mère.

J’ai eu le plaisir de revoir l’ami Serve, sortant de l’hôpital après une rougeole. Quels regrets pour moi de ne pas partir avec lui !

Maintenant que s’accomplit mon sacrifice, je suis tranquille et plein de courage. Je me suis confesse ce soir à Saint-Maurice ; demain je communierai.

Sont désignés pour ce départ les camarades élèves caporaux Jeune, Laplace, Leroux, Descroix.

Lundi 16 novembre 1914

Café - cinquante minutes d’arrêt en gare de Mâcon, sept heures du matin.

La journée d’hier s’est écoulée avec une rapidité incroyable, dans une fièvre de départ. Le soir, dîner d’adieu avec Serve, Besse, Dufour, chez Brunier, puis café avec les partants chez Colliaud.

… Le clairon sonne le rassemblement. En voiture !… On voit que la suspension des wagons à bestiaux ne laisse rien à désirer… Je suis obligé de m’arrêter : l’on est trop secoué… le train file à toute vapeur, en route vers l’inconnu de demain…

… J’avoue qu’hier, si j’ai manifesté de la joie de partir au feu, joie que cause le sentiment d’un devoir difficile à remplir mais accepté d’avance, au fond de moi-même, j’étais à la tristesse de quitter famille et amis.

Pour me donner du courage, j’ai sauté le mur à dix heures le quartier étant consigné, pour aller à la messe de onze heures, à Saint-André-le-Haut ; j’ai communié et, de suite, me suis senti fort. J’ai eu le plaisir d’emmener deux camarades se confesser, dont un, notamment, que la perspective de partir au feu ramène à ses devoirs religieux.

A seize heures, "fuite" à Vienne. Visite à Saint-Maurice, à la Chapelle du Saint Sacrement, à celle de la Sainte Vierge. Dîners d’adieu dont j’ai parle plus haut. Je dois le dire, par besoin de tranquillité, je n’ai pas voulu manger avec la masse des partants. J’ai préféré souper avec les camarades, les amis plutôt, de la 32e. Je n’ai pu voir Moulin. Sogno retenu, n’a pas pris part à notre repas qui fut presque une réunion de famille.

J’ai fait quelques lettres, dont une pour avertir ma famille de mon départ pour le soir.

Puis café chez Colliaud avec les partants. L’atmosphère, là, était toute différente : une vraie tabagie ! Rentrée à la Caserne au chant de la Marseillaise.

Veillée d’armes avec les camarades Serve, que j’ai chargé d’aller voir ma famille, Besse, Planchon, Billard, etc. L’heure de la séparation approche.

Pourtant, dans la chambrée voisine, quelques partants, pour avoir voulu noyer leur chagrin, se disputent : se griser d’alcool avant le départ n’est pas d’un homme au courage véritable.

Aux parents de mon ami Mouterde, j’ai envoyé une lettre où je leur exprime ma sympathie à l’occasion de la mort de leur fils.

Bulletin de décès de Joseph Mouterde
Bulletin de Décès de Joseph Mouterde (SHAT)

 

Je dois ce document exceptionnel à l'amabilité du petit-neveu de Joseph Mouterde qui par le plus grand des hazards l'a retrouvé dans les papiers de sa famille et m'en a fait parvenir une copie.

Une heure du matin… : appel, rassemblement. Départ et adieux aux camarades ! Mon Dieu, qu’il est dur de porter Azor ! Le trajet de la caserne à la gare a été un vrai supplice pour moi.

Mardi 17 novembre 1914

Partis lundi matin, à trois heures quinze matin, de Vienne, nous sommes arrivés à treize heures trente mardi en gare de Villers-Bretonneux, l’avant-dernière station en notre possession sur la route de Laon… On entend le canon… Dans quelques instants, le train va nous de débarquer.

Quelques détails rétrospectifs sur le voyage. Passage à Lyon à cinq heures, lundi… Vive émotion… Mâcon, sept heures, Chalons, Dijon, Ceinture de Paris, Creil à dix heures mardi matin. Vue des ruines d’un des quartiers incendiés par les Boches.

De Creil à Longueau et au delà, contraste entre l’état de guerre, la présence des parcs de ravitaillement et la vue du paysan qui sème, laboure.

A Villers-Bretonneux, un franc vingt-cinq le litre de vin.

Quinze heures : Arrivée à Guillaucourt, point extrême où le chemin de fer peut atteindre. Débarquement après trente-six heures de voyage. Le canon tonne… Dix-huit kilomètres de marche pénible et nous arrivons au cantonnement, le village de Chuignes, à sept heures du soir.

A mi-chemin entre Guillaucourt et Chuignes, j’ai eu le plaisir de rencontrer et d’embrasser mon frère Antoine 5 que je n’avais pas vu depuis le 2 août. Longuement, nous avons causé. Mais, j’ai du le quitter. J’espère le revoir bientôt. Il doit m’apporter la Sainte Communion. Quel réconfort pour moi !

Mercredi 18 novembre 1914

Nuit glaciale passée sur la paille dans une écurie au toit percé par les obus. Revue du Colonel. Préparation de la popote. J’ai visité le champ de la bataille qui s’est livrée sur la Commune.

A onze heures trente apparaissent trois Taubes… Gare les pruneaux tout à l’heure.

Pendant l’après-midi, canonnade assez nourrie de notre part. Plusieurs avions passent amis et ennemis, salués par l’artillerie.

J’ai vu Antoine ce soir ; il m’a annoncé la visite de l’abbé Paradis.

Je suis affecté à la 3e Compagnie 3e Section de jeunes.

Jeudi 19 novembre 1914

J’ai vu l’abbé Paradis hier. Sa visite m’a fait beaucoup plaisir. Appris la mort de Pierre Chaix, tué dans les Vosges.

Il a neigé hier. Il fait froid. Nous nous sommes installés dans une maison de paysans. Je suis aide cuisinier avec Descroix ; Jeune et Leroux sont chefs. Sergents et caporaux mangent avec nous.

Un avion ennemi a été descendu, mais est tombé dans ses lignes.

Vendredi 20 novembre 1914

Nous sommes soumis a un entraînement spécial. Ce matin, marche.

A midi, l’artillerie allemande bombarde sans succès un aéroplane français.

Lundi 23 novembre 1914

Avant-hier, j’ai visite des tranchées abandonnées et qui ont servi de sépultures… c’était horrible… Peu profondes… une mince couche de terre recouvrait seule les cadavres et l’on voyait même un pied nu sortir de terre, ainsi qu’un autre chaussé encore. Cet aspect de la guerre, ces vastes charniers quelle horreur ! Les hommes meurent en si grand nombre qu’on les enterre comme des chiens, bien souvent. Heureux quand une Croix est là pour rappeler qu’ici reposent des chrétiens.

Je suis allé hier au Cimetière de la Commune. Une dizaine de tombes militaires y ont été creusées. Le sol, ailleurs inculte, a été ratissé, proprement arrangé ; l’on a répandu du sable fin. Sur chaque tombe, une croix portant une inscription.

Sur une croix plantée par les Allemands au-dessus d’une fosse où dorment ensemble huit Allemands, un français j’ai lu : "Hier rühen in Frieden 8 Deutscher, ein französicher brave Krieger"… Ces hommes, hier encore ennemis, reposent maintenant côte à côte, victimes d’un même devoir…

Cette visite à l’humble cimetière, la contemplation de ces tombes glorieuses ont reposé mon esprit obsédé par l’horreur du charnier entrevu hier.

Notre vie continue tout doucement : deux heures d’exercice le matin. Le soir, repos.

Combien de temps cela durera-t-il ?

Vendredi 26 novembre 1914

Calme complet. Séance comique au Cantonnement.

Aujourd’hui, discussion entre le sergent Fabry et le sergent Stefanaggi… Un bon moment de rire.

On parle d’aller aux tranchées dans deux ou trois jours.

Samedi 27 novembre 1914

Cinq heures du matin : un sergent vient nous réveiller : Attaque ce matin ! Se tenir prêts a toute éventualité. Nous sommes en troisième ou quatrième ligne… En un instant, tout le monde est debout. On roule les couvertures et on forme les faisceaux dans la cour sous le hangar. On reste équipé.

Au dehors le calme règne encore. En bas, dans le village, on entend le roulement des batteries et des voiture de ravitaillement, le trot des cavaliers. Sur la crête, à l’opposé du village, orientés vers Fay, les bataillons montent précédés d’éclaireurs. Cela produit un effet extraordinaire que la vue des masses d’hommes marchant au combat en ordre si parfait : il semble avoir sous les yeux quelque vieille gravure d’une bataille d’autrefois.

A sept heures trente, soudain, une salve d’artillerie retentit… de toutes parts, c’est alors un tonnerre : 75 et artillerie lourde crachent pendant que les Bataillons disparaissent derrière la crête. Peu à peu la canonnade s’apaise : le 75 ralentit son tir, sans doute pour se rapprocher de l’infanterie, car celle-ci donne maintenant. On entend une vive fusillade…

… Les gros canons crachent toujours, mais avec moins de hâte. Le 75 s’est rapproché de l’ennemi. Pendant toute la journée l’artillerie lourde a joué sa partie ; mais le combat d’infanterie était trop éloigné pour que nous en percevions l’écho.

Quelques blessés sont revenus : par eux, l’on sait que partout l’ennemi a été délogé de ses tranchés par nos gros obus.

Dimanche 28 novembre 1914

Ce matin, messe militaire. Beaucoup de camarades y assistaient. Visite du petit Cimetière.

Hier soir et toute la nuit, le village a présenté une animation extraordinaire : roulement de voitures, mouvements de troupes, bruits de moteurs. Quelques feux de bivouacs aussi… Le ciel, un instant à l’orage s’est rempli d’étoiles.

Au jour, calme complet : ni canonnade, ni fusillade.

Neuf heures : ce matin, quelques coups de canon isolés. L’artillerie allemande semble répondre. Le temps se met à la pluie…

Vingt et une heures trente : nous étions occupés à préparer la soupe, lorsque soudain : "Boum ! Boum !" Nous sautons dehors… c’est magnifique ! Du côté du Château !… Les Allemands nous attaquent sans doute sur les positions conquises hier.

Il est à croire qu’ils trouvent chaude réception. La fusillade atteint bien vite une grande intensité, pendant que 75 et gros calibres mêlent leurs grondements à celui des obus allemands. Dans le ciel qu’illumine la lune, courent les éclairs des salves d’artillerie… Par moment des fusées éclairantes…

Au bout d’une demi-heure, le calme se fait… calme complet qui contraste avec l’âpreté soudaine de la lutte.

Lundi 30 novembre 1914

Vive canonnade dirigée par les Allemands sur une de nos batterie, sans résultat. Longs moments de calme.

Décembre 1914

Mercredi 2 décembre 1914

Une heure du matin. Le froid m’a réveillé ; je me suis levé pour faire une flambée dans l’âtre. Quelle douceur de tisonner tout en rêvant au pays !

Je songe aux horreurs de cette guerre qui dure depuis quatre mois déjà. Le peu que j’en ai vu est de trop ! Non, je ne puis croire que la guerre soit quelque chose d’humain ; elle est une grandiose et terrible manifestation de la puissante colère de Dieu. Nous autres hommes, nous n’avons qu’à nous incliner et à nous en remettre pleinement entre ses mains. A faire notre devoir jusqu’au bout pour défendre le pays attaqué.

Notre cause est juste et sainte ! Dieu est avec nous. Heureux qui meurt pour son pays, en acceptant par avance ce sacrifice ! C’est un homme !

Depuis hier, nous ne sommes plus en cantonnement d’alerte. On peut tout au moins prendre du repos.

Nous avons légèrement progressé face à l’ennemi, malgré sa courte attaque de dimanche.

Quinze heures : sourds grondements du canon du côté de Peronne. Corvée de bois : un coup d’œil pittoresque : chemin à flanc de coteau ; à gauche Chuignes, dans les champs, campement d’artillerie et colonnes de ravitaillement et de chevaux. Cris des conducteurs. A l’orée d’un bois, sur la droite, bivouac d’artillerie avec feux et fumées estompant les lignes fauves des arbres dépouillés de leurs feuilles.

Cette après-midi, j’en suis aux pensées macabres. Si je suis tué, sacrifice que j’accepte d’avance, je voudrais que mon corps repose dans le caveau familial à Lyon. Je me suis confectionné une plaque d’identité portant mon nom, ma classe, mon numéro de recrutement, que je coudrai dans mes habits.

Un obus vient d’éclater en l’air à cent mètres… un sifflement, de la fumée et… Boum ! Dans la vallée les chevaux d’artillerie s’ébrouent, l’on entend les plaisanteries des artilleurs au-dessus de qui la marmite a éclaté. N’importe, je ne voudrais pas qu’une seconde marmite se trompe d’adresse et vienne se briser sur moi.

Jeudi 3 décembre 1914

Ce matin, j’ai eu le bonheur d’assister à la Sainte Messe et de communier.

Hier, au cantonnement, l’on nous a annoncé qu’un prêtre était à notre disposition à la paroisse. Nous sommes allés huit nous confesser. Quelques-uns ont encore la crainte de faire le premier pas, qui coûte, et ont remis à plus tard leur confession.

En vérité, les messes pour les soldats sont belles et sublimes dans leur simplicité. Pour beaucoup, la proximité de l’ennemi et le danger permanent de la mort ont marqué un retour sincère à Dieu.

… Tout entier, corps et âme, je me suis offert à Dieu ; j’ai accepté le sacrifice de ma vie, une fois de plus. Plus que jamais, je ne m’appartiens plus. Je demande à Dieu de m’assister en mes derniers instants, si je dois tomber, et me recommande tout entier à Marie, notre mère à tous.

… On nous a annoncé ce matin une messe pour demain vendredi, ainsi que pour samedi et dimanche. Je dois servir celle de samedi que célébrera l’abbé Paradis.

J’ai reçu hier la première lettre de ma famille depuis mon départ.

Samedi 5 décembre 1914

Aujourd’hui, j’ai eu le bonheur de servir la Sainte Messe et de faire la Sainte Communion. L’abbé Paradis organise pour demain une messe chantée : nous avons eu une petite répétition de chant cet après-midi.

Hier soir, après le ravitaillement, entre sept et huit heures, petite fête intime. J’avais raflé chez un épicier plusieurs boites de petits pois et nous nous sommes régalés. Un bon cigare pour terminer la fête, puis une séance d’hypnotisme et de gaieté. Etaient présents les caporaux Boissy, Chareyron, Poursier, les camarades Leroux, Jeune, Reserou, de Saint-Jean et Goyard le médium. Nous avons ri de bon cœur.

On recommence ce soir.

Dimanche 6 décembre 1914

Sept heures : Messe Militaire que j’ai eu le bonheur de servir. Une soixantaine de communions et un joli sermon de l’abbé Paradis.

Toute la matinée, canonnade contre les aéros. Le soir, à sept heures, violente canonnade de part et d’autre avec fusées lumineuses, etc., le tout de courte durée.

Mardi 8 décembre 1914

Jour de l’Immaculée Conception : je pense aux illuminations de Lyon en l’honneur de la Sainte Vierge. Que de parents, d’amis montent aujourd’hui à Fourvières pour mettre les leurs sous la protection de notre Mère !

Ce soir, changement de demeure : Jeune et Leroux ayant été relevés de leur emploi de cuisiniers, nous nous installons avec Descroix, Charry, Castel dans une petite bicoque isolée derrière le cantonnement. Longtemps je me rappellerai ce cadre : des murs en torchis, crevés par les obus ; plus de portes ; des poutres branlantes qu’il faut étayer. A l’entrée, une pièce servant de vestibule ; une autre, qui s’ouvre sur celle-ci, devient notre resserre pour le bois et les sacs ; puis, au fond, notre "cambuse", un vrai palais de Bohème. On nettoie, on bouche les ouvertures ; à la nuit tombante l’on se met en quête de paille et bientôt nous avons une couche moelleuse épaisse de cinquante centimètres.

En vérité, le spectacle n’est pas banal. La chambrée est éclairée par les lueurs du brasier ; la litière disposée toute du même côté ; les fusils pendus aux poutres du plafond. Plusieurs d’entre nous se sont couchés ; les autres, accroupis au coin du feu, fument leur pipe. J’aurai le souvenir, toujours, du savoureux chocolat préparé ce jour-là et du cigare fameux, un vulgaire dix centimes pourtant, qu’une fois couché, j’ai tiré de mon sac et fumé lentement, avec délices, dans une plénitude de bien-être. Il me semble, tant nous sommes tranquilles, que je suis transporté dans un chalet du Club Alpin Français, dans les hautes altitudes.

Mercredi 9 décembre 1914

Nous complétons notre installation : nous avons fabriqué, avec une porte, une table branlante.

… Au rapport : le 15 décembre, les bleus de la classe 1914 iront aux tranchées.

Au dehors, vive canonnade ; par moments, les mitrailleuses se font entendre.

Dix-huit heures : notre chocolat est troublé par le bruit d’une forte fusillade du côté de Fay. Eclairs de canons, fusées lumineuses… Que se passe-t-il là-bas ? Qui a attaqué ? Avons-nous pu résister ? Questions angoissantes…

Jeudi 10 décembre 1914

Dix-huit heures, dans notre casbah : un bon feu pétille sous le manteau de la cheminée. Nous sommes assis sur l’épaisse litière ; à la lueur d’une bougie collée sur les genoux de Charry, on chante une chanson du faubourg. Le chocolat cuit dans l’âtre. Ruchoux, l’invité de ce soir, nous tient compagnie. Cette "piaule", dénudée et branlante il y a encore deux jours, est devenue un vrai petit nid, notre ermitage. En vérité, si ce n’était au dehors le sourd, lointain grondement du canon, nous ne nous croirions jamais en guerre.

Je me suis entretenu aujourd’hui avec un pauvre paysan qui, les larmes aux yeux, m’a raconté tous ses malheurs durant les quatre derniers mois. Pauvres gens que ces paysans des régions envahies !

L’attaque d’hier : le bruit court que nous avons remporté une petite victoire, enlevé deux villages à la baïonnette et fait reculer l’ennemi de quatre kilomètres.

Vendredi 11 décembre 1914

On nous annonce, au rapport, un véritable festin pour le 1er de l’an ; par homme : cent grammes de jambon, une orange, deux pommes, cinquante grammes de noix, un demi-litre de vin ; plus une bouteille de champagne pour quatre hommes.

… En ligne, les boches bombardent par instants, avec violence, la Sucrerie…

Nous venons de ranger nos papiers en prévision d’un malheur. Jeune, Leroux, Descroix, Castel et moi, nous nous sommes donnés l’adresse de nos familles pour les avertir en cas de malheur. Et, maintenant, advienne que pourra ! A la grâce de Dieu.

Samedi 12 décembre 1914

De garde au poste route de Fontaine-les-Cappy.

Fontaine-lés-Cappy
Fontaine les Cappy (SHAT)

 

 

Dimanche 13 décembre 1914

Confession et Communion ce matin. Ce dimanche encore, j’ai le bonheur de servir la messe célébrée par l’abbé Paradis, la dernière avant le départ pour la tranchée. J’ai pu m’entretenir un instant avec l’abbé Paradis ; ses paroles m’ont frappés : un soldat chrétien doit avoir une âme d’apôtre, ici surtout ; il faut qu’il aide l’aumônier dans sa tâche : ramener à Dieu les âmes de nombreux camarades, excellents au fond, mais qui ne pratiquent pas.

Ce soir, nous fêtons gaiement notre départ pour la tranchée. L’aspect de notre "piaule", garnie d’invités, offre de l’attrait. Mais, comme toute médaille a son revers, la réjouissance sera sur le point de mal tourner.

Sont présents dès l’abord à notre petite réunion : le sergent Sefanaggi, notre chef de Section et le fonctionnaire sergent Mioux, de la fanfare du 99e, un phénomène, le clou de la fête ; puis les habitués du chocolat de chaque soir : caporal Chareyron, Jeune, Leroux, Descroix, Charry, Castel, moi, Ruchon, Fouillat, de Saint-Jean et un de ses amis (Darsy).

Le menu est alléchant : neuf litres de vin rouge, salade d’oranges au kirsch (exquise), biscuits, confiture, etc. Café, un carafon de liqueur de vanille.

Vingt heures : une première tournée de vin et de biscuits ouvre la séance. Leroux donne son répertoire, Mioux fait de même. Sur le pourtour de la chambre, étendus sur les litières, nous dégustons la salade d’oranges. Bientôt tous sont en gaieté. L’appétit vient avec la soif : casse-croûte général.

Mais c’est alors que tout failli se gâter. Entre deux quarts de vin et deux chansons, d’un commun accord, l’on décide de faire ne blague aux cuisiniers et à la "clique" du sergent Fabry qui, de son côté, est en fête. Me voici parti avec le sergent Mioux et Leroux, n’en pouvant plus de rire… en route pour la cuisine… on entre. Je bute contre deux bouteillons… chahut épouvantable… Mioux ouvre la fenêtre, je veux pousser le volet : il tombe avec fracas. La porte s’ouvre… il faut se presser ; nous saisissons la "barbacque" et fuyons par la fenêtre.

A peine sommes nous depuis deux minutes dans la chambrée que, furieux, accourt le caporal Poursier… nous avons renversé le "jus" ! D’ailleurs nous détenons un bouteillon qui se trouvait là-bas pour notre café et c’est la preuve que nous avons pénétré dans la cuisine… Stupeur… vite dissipée. Chacun de s’employer à détromper Poursier. Leroux va à la cuisine, y trouve Paturel, se prend de querelle avec lui. Mioux veut s’en mêler. On les sépare et chacun rentre chez soi.

Un instant après, dans l’embrasure de la porte apparaît le caporal Boissy. On le prie d’entrer : "Je veux réfléchir",dit-il d’une voix pâteuse en s’appuyant contre la cloison…

Le calme est revenu. Mais Poursier entonne les "Montagnards" et tous reprennent en chœur… Une tournée de vanille, un quart de jus, et chacun va dans sa cour cuver son vin. Quand à la viande, seule question embarrassante, Jeune se charge de tout expliquer à Poursier.

Lundi 14 décembre 1914

De garde route de Cappy… j’ai demandé à être de service pour ne pas rester au cantonnement après les histoires d’hier. Malaise intense au réveil, pour m’être couché à une heure du matin.

J’assiste au départ de mes camarades des 7e et 8e Compagnies pour les tranchées, défilé plutôt triste : quand se reverra-t-on ?

Demain, nous-mêmes, de la troisième, nous partons pour Proyart rejoindre notre Compagnie, au repos pour trois jours. La guerre commence pour nous… j’ai travaillé toute la nuit, entre mes heures de garde, à monter mon sac. Demain, départ à six heures trente.

La "campagne" de Chuignes est finie. Adieu, petit village où nous avons vécu un mois de tranquillité. Adieu, cantonnement béni et toi, petite cagnat où j’ai connu, avec mes camarades, des jours heureux.

Je part avec courage, confiant en Dieu et me remettant en ses mains.


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Début

1 Alice Georgette Franceline Bouche, épouse de Joseph Branche.

2 Julienne Branche, sa sœur, ma grand-mère.

3 Six de ses frères et sœurs.

4 7, rue d’Isly, Lyon (IVe)

5 Antoine Branche, prêtre, qui dactylographia la fin de ce journal.


© Bertrand Channac