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10 février 1916

Ma chère petite Julienne

Je viens de recevoir ta lettre : je veux aussitôt calmer ton inquiétude au sujet de tes crayons ; ils sont en lieu sûr, c’est moi qui les ai : je les ai emportés en souvenir de toi ; ils sont seront très utiles, ils n’ont qu’un défaut, c’est d’être un peu dur : ma prochaine fois il faudra vois à m’en fournir de plus mous. Je t’envoie ci-joint un chèque de 0f,30 cent. pour t’indemniser de cette réquisition ; sèche donc tes larmes, te voilà dédommagée.

Tes deux crayons m’ont déjà bien servi, j’ai le temps de dessiner un tout petit peu : j’ai terminé tout à l’heure une eau forte magnifique, il ne me manque que ma presse pour la tirer en multiples exemplaires, ce sera pour quand je rentrerai en permission, j’espère le plus tôt possible.

Ici le temps est un peu meilleur qu’il y a un mois, sans être merveilleux cependant ; les distractions sont toujours aussi abondantes et variées : lever à sept heures moins quart, déjeuner frugal, 7 heures et demi visite médicale, j’ai avancé ma visite d’une demie heure pour changer un petit peu ; occupations multiples et variées jusqu’à 10 heures. Lecture des journaux avec commentaires. 11 heures et demi déjeuner frugal. Durant le dîner conversation des plus intéressantes ou chacun cherche à prouver à son voisin qu’il a tort et où régulièrement l’on tape sur ceux qui sont absents. Pendant tout le dîner le capitaine qui a le dos au feu se retourne toutes les 2 [deux] minutes pour attiser le feu pendant cinq [5] minutes et cela en chantant toujours le même air ; aussi maintenant quand il oublie de chanter quelqu’un entonne la première note et le voilà parti, le mouvement déclenché, et cela dure tout le repas. Le soir " c’est la poisse " dit le vétérinaire qui s’ennuie toute la journée ; moi je tâche de me distraire quand je n’ai rien à faire, car tu n’est pas sans savoir que j’ai énormément de travail. A 5 heures et demi ; parties de cartes auxquelles j’assiste en spectateur désintéressé ; le capitaine y assiste et il explique les coups en hurlant ; il ne parle jamais, il hurle toujours : mais surtout il s’occupe du feu en chantant toujours le même air tiré de la Mascotte

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Le capitaine attise le feu

Aux mascottes il faut croire

Il faut croi…re

Moi j’y crois vraiment

Vraiment

Toute la journée il crie ou il chante cet air : sauf de 1 heure à 4 heures où il va se coucher

Je suis toujours dans le même endroit où j’ai passé tout l’hiver, mais plus chez le même propriétaire auquel j’avais sauvé la vie ; j’en suis bien content [de ne plus être chez lui] car sa vieille avare de femme était toujours en train de fouiner dans les chambres pour voir si rien n’était cassé. J’ai fait l’autre jour en allant à la messe une découverte curieuse : dans l’église il y a un vitrail offert par ce bonhomme à l’occasion d’un procès gagné par lui contre tout le village ; pour commémorer ce succès et remercier le Seigneur il a offert à l’église du village une magnifique verrière représentant un sujet symbolique ; St Michel terrassant le démon. Tu ne trouves pas que c’est drôle, comme trait de mœurs ; toi qui es très psychologue, cela va t’intéresser. Maintenant je suis logé à l’extrémité du village, dans une grande chambre où je suis aussi bien, même mieux et où surtout je suis tranquille.

J’ai oublié de te dire une chose très importante ; nous dînons à sept heures : repas frugal : pendant ce temps le capitaine… etc.… etc. c’est un esprit tout à fait supérieur.

Ma chère Julienne, je te recommande de veiller particulièrement sur ma presse, à la graisser de temps en temps et à t’assurer qu’aucun de ses organes délicats ne souffre du rude climat du grenier, je compte sur ton dévouement et ton savoir faire réputés.

Adieu ma chère Julienne, n’oublie pas de m’écrire de temps en temps pour me narrer par lr menu tout ce que tu fais. Et la peinture ? Je t’embrasse des millions de fois.

Ton frère

Jean

Tu me conteras l’épilogue de l’histoire des roses.


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© Bertrand Channac