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13 nov. 1915

Ma chère petite Julienne. Il y a longtemps, bien longtemps que je ne t’ai pas écrit et toi aussi d’ailleurs, je crois que tu m’oublies un peu ; sans doute la peinture t’absorbe beaucoup et auprès de Madame G. tu oublies le reste du monde : l’art donne tant de consolation à ses privilégiés et à ses élus ; il paraît que tu croûtes déjà pas mal : il faut empater, empater beaucoup, on n’empate jamais assez : peindre en pleine pâte des croûtes épaisses et résistantes voilà tout le secret.

Le père Achille

As-tu compris au moins ce que je t’écrivais sur le verso de la carte. Je suis toujours dans le même endroit ; c’est la campagne au début de l’hiver avec les routes et les chemins pleins de boue en attendant qu’il gèle, le village est sur une hauteur isolée au milieu de la plaine avec à l’horizon tout autour des forêts et la rivière qui serpente dans les pâturages sous un rideau de saules. Avant j’habitais à l’extrémité du village d’où j’avais une très belle vue, mais pour aller à la popote il fallait nager dans la boue. J’ai changé et j’ai déniché une jolie chambre dans la maison même où nous faisons la popote ; il faut dire que j’ai soigné le propriétaire de la maison et le vieux est persuadé que je l’ai sauvé. Figure-toi un vieux bonhomme de paysan casqué d’une vielle toque de loutre qui ne le quitte jamais ; il est doué d’un œil unique qui regarde fixement et d’une orbite vide qui par temps orageux, suinte du pus en larmes : je suis au mieux avec lui depuis que je lui ai sauvé la vie et surtout parce que je m’amuse à le faire causer le soir au coin de son feu, j’écoute avec patience toutes ses anecdotes, comment il a fait fortune, ses procès avec ses voisins et ses champs merveilleux, et tous ses succès aux concours agricoles, et comme je le fais bavarder il me trouve tout à fait à son gré ; sa femme qui est d’une avarice sordide vient aussi de temps en temps - je leur ai demandé de me donner une chambre qui était libre, ils me l’ont donné immédiatement mais la bonne femme a bien recommandé à mon ordonnance de ne pas marcher sur la descente de lit - le vieux s’est mis en tête d’orner la chambre ; ce matin j’étais en train d’écrire il est entré portant un bronze d’art, un taureau gagné à un concours et il l’a mis sur la cheminée, ce n’est pas tout, il a vu des eaux fortes que j’avais mises contre les murs, le voilà qui va décrocher dans les chambres voisines des diplômes et des certificats qu’il a remporté à des concours agricoles ; je l’ai remercié avec effusion et en même temps je suis arrivé à lui faire tout rester en place ; il voulait aussi déménager la pendule et le fauteuil qui étaient dans la chambre du lieutenant pour les mettre dans la mienne ; il veut à tout prix orner ma chambre, cela va devenir une persécution ; il y a dans la maison de vieux oiseaux empaillés, un gros héron tout couvert de poussière, un de ces jours je vais les trouver dans ma chambre ; je peux m’attendre aux bibelots les plus cocasses - pourvu qu’il ne me fourre pas son irrigateur ! à part cela le bonhomme est plein de prévenance et surtout il a du très bon vin blanc.

Mes rares loisirs, tu sais combien je suis accablé de travail, se passent à dessiner et à pêcher - j’ai fait des pêches miraculeuses - tu verras quand nous irons à Rumilly, je pourrais vous apporter du poisson sur commande, pour le moment je fournis la popote de poisson ; cela fait le désespoir des cuisiniers qui sont obligés de les vider - c’est toi que tu les videras quand j’en prendrai à Rumilly.

Ma petite Julienne, il faut vite m’écrire une longue lettre où tu me raconteras toutes sortes d’histoires ; tu penseras aussi à me faire envoyer deux lacets de souliers, c’est tout ce dont j’ai besoin je crois pour le moment ; je ne manque de rien, une autre personne que j’ai sauvé m’a donné un flacon d’alcool, je m’alcoolise toute la journée.

Adieu ma chère enfant je t’embrasse des millions de fois et attends une lettre de toi pour me distraire.

Ton ancien Jean Jean médecin chef du CVAD I/XI ancien interne des hôpitaux… etc. etc.


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© Bertrand Channac