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3 novembre 1916

Ma chère petite Julienne. Je viens de recevoir ta dernière lettre m’annonçant la mort du cousin Emile Picolet : encore un homme de plus à disparaître qui avait rempli de stupéfaction ses contemporains ! Quand à moi j’ai été rempli d’admiration pour les magnifiques petites vignettes qui ornementaient une de tes dernières épistoles - admirables de mouvement et d’observation naïve : leur simplicité rappelaient à la fois le naïf primitif qui grattait de la pointe de son silex les murs de sa caverne et les croquis schématiques de Léonard de Vinci : admirables, admirables, trois fois admirables !

Nous sommes toujours dans le même endroit, malheureusement pour peu de temps encore ; je pense pouvoir cependant venir voir de temps en temps ma basilique. Mes propriétaires sont toujours aussi gentils pour moi et m’invitent tous les dimanches à passer la soirée avec eux : on fait ma dînette sous la lampe, dans le salon, c’est tout à fait familial et me fait oublier pour un instant que je suis un guerrier. Quel guerrier ! !

Mon capitaine continue à faire ma joie : ce brave homme est inépuisable et toujours nouveau dans ses bouffonneries. Une de ces dernières : Il a imaginé tout à coup de faire marcher un vieux coucou, ornement de notre salle de popote, et dès ce jour il n’a plus rêvé qu’à son coucou, venant dans la journée à chaque instant le voir, l’avançant ou le retardant de la pointe boueuse de son bâton, au grand désespoir de la propriétaire de la popote, une horrible mégère, avare et sordide. De plus en plus amoureux du coucou il montait sur le buffet et appliquait sa face hideuse contre le cadran il attendait le moment où le coucou ouvre brusquement la porte pour chanter les heures ; c’était une obsession et on ne parlait plus que du coucou à table ; naturellement on s’en moquait et dès que le capitaine était parti on s’amusait à retarder la pendule, à l’arrêter, ou à la déplacer de son aplomb. Un soir nous avons attaché un fil au balancier et tout à coup au moment où le capitaine, entre deux bouchées de fromage, était en extase devant son coucou, tout à coup le balancier s’arrête, tout au bout de sa course, dressé terrible et dans un équilibre extravagant. Le capitaine se lève d’un bond, pale comme un mort, renversant sa chaise et son assiette et au milieu de nos rires étouffés : " tiens, le coucou s’arrête " hurle-t-il et il s’élance, mais au même moment le balancier repartait à toute vitesse et en bonds désordonnés. Tout le monde se tordait. Quand au capitaine il ne comprenait pas, complètement ahuri et nous lui avons expliqué que tout cela venait de ce que la muraille était de travers. Il n’a pas compris que l’on se moquait de lui et il a déclaré le lendemain qu’il achèterait un coucou dès qu’il aurait pris sa retraite, un coucou avec baromètre et thermomètre : je lui ai vivement conseillé de prendre son coucou avec thermomètre médical, tu comprendra combien cela lui sera utile, mon petit Georges.

Depuis notre cher et vénéré capitaine est tombé malade, à force de trop manger. Naturellement sa maladie a donné lieu à un tissu d’incidents comiques dus à sa goinfrerie qui n’a fait qu’augmenter pendant sa maladie dus aussi à la présence de sa propriétaire, une bonne femme toujours saoule pour laquelle le capitaine éprouvait une vive sympathie, sympathie réciproque d’ailleurs ; il la trouve très distinguée et elle s’appelle Amélie ! Il faudrait des volumes pour raconter tout cela, notre " Gouégène " (c’est notre capitaine) est vraiment formidable. Nous serions désolés de le perdre, tellement il nous amuse et aussi parce que c’est une très brave homme plus gênant que gêné avec les autres ; surtout il serait remplacé par un certain capitaine X… connu par les nombreuses femmes qu’il a enterrées successivement, espèce de taciturne rageur et élégant, variété des plus dangereuses - surnommé fines-cuisses.

Mais il va mieux, son mal de tête s’est dissipé et de nouveau il est venu manger parmi nous ; de nouveau je peux étudier tout à loisir et jusque dans les moindres détails le premier acte de la digestion, je veux dire l’insalivation et la mastication. Il parle ou plutôt hurle, boit et mange plus que jamais ; il bave et postillonne en proportion : il est guéri, il est sauvé !

Parlons maintenant des gens civilisés, je me hâte de quitter la compagnie et reviens à Lyon : puisque tu as le bonheur d’avoir Anne à la maison, travaille de plus en plus le dessin pour lequel tu manifeste des dispositions étonnantes. Continue aussi à me donner très régulièrement des nouvelles de toute la maison ; celles que tu m’as données de la tante Louise m’ont fait grand plaisir ; quand tu iras la voir, dis lui bien que je compte la trouver guérie dans trois mois quand je reviendrai en permission ; je pense souvent à elle.

Et notre petit Georges, toujours aussi méticuleux ?

Adieu ma chère petite Julienne, je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que tous.

Ton frère

Jean


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© Bertrand Channac